Mon corps m'appartient-il ?
Ma peau ? Mes os ? L'espace dans ma gorge où l'on avait enfermé ma voix d'enfant comme un oiseau, pour l'entendre chanter encore et encore, sous peur que le plafond ne s'ecroule si je m'arrêtais.
Ou dois-je encore faire face à ces ricanements enfantins, "ah oui, ton corps t'appartient ? C'est toi qui l'a acheté ?"
J'avais quatorze ans quand j'ai acquis mon premier tatouage. Une abeille qui s'est depuis fondue sous ma peau, les lignes floues, dispersées par le temps. Première tentative de m'appartenir. Mon corps est mien, m'appartient, parce que je peux le modifier. Parce que je sais le faire. Parce que j'en réclame le droit.
Corps commodité dont je ne puis me débarrasser, enfermé dans un bocal de vitriol. Vos sciences dépassées, vos efforts desespérés de preserver mon corps pour satisfaire votre curiosité causent sa dissolution. Je me désagrège, et vite. Je n'ai même pas le temps de me noyer, trop occupé à essayer de me protéger de l'acide.
Je suis encore vivant, et je quitte le bocal, je me hisse en dehors et je tombe sur le sol, encore humide, dangereux.
Et pourtant je me laisse pourrir sur place. Mes pieds s'enfoncent dans le sol. Mon corps, enfin exposé au vrai monde, est accueillit par une vie de décompositon. De la moisissure colonise mes bras et clouent mes jambes sur place, des champignons prennent mon système digestif d'assaut. Penicilium. Espèce imparfaite, peut-être fatale, peut-être salvatrice. Si l'acide sert de fongicide, alors peut-être que la pourriture qui s'étend sur ma peau essaie de me protéger. Mon corps ne veut plus être humain, il a sa place autre part.
L'orange est acide elle aussi, sa peau aussi épaisse que la mienne, déchirée par des mains sans délicatesse, qui veulent seulement accéder à son centre, qui veulent sentir son acide sur leur langue. Je récupère les pelures qui ont été jetées par terre, je constitue un nouveau fruit avec mon fil et mon aiguille.
Ce que j'aimerais pouvoir faire de même avec mon corps, m'ouvrir en deux et réparer, un par un, chacun des dégats que j'ai subi. Que le fil renforce mes tendons, soulage la pression sur mes muscles, réarrange mon système nerveux.
L'orange est le fruit parfait pour celui qui décide d'apprendre à tatouer. Une peau à la même épaiseur que la notre, et la conséquence d'appuyer trop fort est immédiate. L'acidité de l'agrume sur la muqueuse délicate de l'oeil. L'orange se protège, je saigne.
L'abeille, puis la toile d'araignée, le sourire, l'oreiller, la dague et le ventilateur se rejoignent sur ma hanche. Un rappel de ce que je suis, des personnes qui se partagent mon corps. Hommage inachevé à ceux qui ont été là, en moi. Prières qui n'ont jamais quittées mes lèvres, qui demandent qu'on voie, qu'on comprenne, qui demandent d'être cachées, en sécurité sous les vêtements qui servent d'outil plus que d'armure. Dénudé, mon corps perds presque tout son sens, et les tatouages.
Corps changé par l'infiniment petit. Molécules créent réactions, pas tout à fait les mêmes qu'avant, juste assez pour qu'un monde de différence grandisse en moi. Un léger changement dans ma gorge, dans l’espace entre mes yeux et mon cerveau, ou dans l'air qui se précipite hors de mes doigts quand j'essaie de le saisir.
Les poils s’accumulent sur ma peau grasse et épaisse, nouvelle carapace qui pousse, rigide peut-être, mais plus proche de l'étreinte que de l'astreinte. Les pièces du puzzle trouvent leur place. Mes dents semblent s'aiguiser, mon corps est enfin plus animal que machine. Pas plus naturel, mais plus à même de dialoguer avec la nature.
S'il y a un message clair dans mon travail, c'est que mon corps n'appartient en ne devrait appartenir qu'à moi même, et par extension, tous les corps devraient s'appartenir, et être libres. Libres de bien vivre, de se modifier et de changer, de grandir. C'est un message de libération pour les personnes trans, mais ce n'est pas tout. Le contrôle des corps est un pan important de nos problèmes de société actuels ; l'application rigide des frontières est aussi une question de contrôle des corps. On le voit surtout aux états-unis, où certains corps, blancs, sont perçus comme acceptables alors que d'autres, racisés, ne le sont pas, et font face à des violences. Doit-on légitimiser ces violences sous prétexte que chaque territoire à ses frontières ?
J'ai écrit Ma Peau lors d'un moment de ma transition un peu difficile. J'ai perdu contact avec ma famille par ce que mes décisions leur déplaisaient. Au milieu de tout ça, je n'avais qu'un seul comfort, celui de savoir que mon corps m'appartenait enfin. C'était alors le seul territoire que je pouvais habiter. Un territoire de transgression et de désobéissance, qui avait ses propres règles, et c'était à moi de les découvrir.
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