Ma chère petite fille,
J'ai pris mon plus beau papier pour t'écrire ces quelques mots, qui je l'espère nous donneront du courage à toutes les deux.
Une longue nuit de préparatifs m'attend, demain matin nous devrons leur faire face une énième fois. Ils sont de plus en plus fatigués dans leurs bottes, je le sens.
Pas étonnant, leurs motivations sont illusoires.
Ils la voient comme un outil. Une chose inanimée prête à être utilisée. Un acquis.
Ils se battent pour un nouveau jouet, nous nous battons pour la Vie.
Nous avons "l'avantage du terrain" comme ils diraient, la forêt se bat à nos côtés.
Nous seules connaissons ses couleurs, sa mousse nous rattrapant quand on tombe, ses branches nous susurrant la direction du danger. Elle nous nourrit et nous loge, nous la cultivons et la défendons. Chacune ses parts, chacune ses rôles.
Nous nous connaissons sous nos facettes les plus intimes, nous sommes ses enfants, ses sœurs, ses amies.
Ce soir, comme à chaque célébration, nous l'avons remerciée d'être là et lui avons montré que nous sommes là aussi.
Pour elle. Pour nous. Pour la joie. Pour la Vie.
S'ils savaient qu'il suffit de ça pour se sentir chez soi.
S'ils s'attardaient sur la raison même de leur existence.
S'ils se rendaient compte qu'un "territoire" ne devient pas maison pour autant.
Je compatis. J'ai longtemps erré.
Je pensais comme eux que l'appartenance venait du temps passé là.
Que l'on me devait l'intégration puisque j'avais fait tout ce chemin pour arriver là.
Je me fourrais le doigt dans l'œil.
On ne peut appeler un endroit maison sans le cultiver.
On ne peut cohabiter sans collaborer.
On ne peut vouloir recevoir sans donner.
Et quelle joie c'est, de donner.
Quand j'ai trouvé cette communauté que j'appelle mienne maintenant, j'étais bien plus proche de leurs bottes que de nos robes.
Je ne savais pas recevoir car je ne savais pas donner.
Je ne voyais pas le mal car je ne voyais pas le bien non plus.
Je n'existais pas. J'étais passive.
J'avais perdu ma connexion aux autres en même temps que celle avec ma terre de naissance, quand à l'aube de mes 11 ans on m'interdit de parler ma langue, à 1500km du seul endroit que j'appelais maison.
Du seul endroit dont je connaissais les couleurs. Du seul endroit qui me connaissait comme une mère, une sœur, une amie.
Je ne pouvais avoir de connexion à l'humain sans celle à la terre et l'inverse est aussi vrai.
Je ne pouvais pas ressentir le mal que je faisais à la nature en la piétinant avec mes bottes, puisque je n'y étais pas connectée.
Mes cicatrices laissées par les frontières feront à jamais partie de mon histoire, de la leur aussi.
J'espère que là où tu es, cette notion n'existe plus que dans nos récits, dans nos écrits, dans nos mémoires.
J'espère que je pourrais donner cette lettre à une femme que j'appellerai ma fille.
J'espère qu'ils rangeront leurs bottes, qu'il n'y aura plus besoin de bottes.
J'espère que tu corrigeras tous mes mots avec de nouvelles manières d'écrire la terre et la nature. Que le français aura arrêté de faire la guerre à l'animisme. Que l'humain aura arrêté de faire la guerre à la nature comme s'il ne se battait pas contre lui-même. Qu'il n'y aura plus de distinction entre habiter et cohabiter.
J'espère que ton existence même sera la confirmation du monde Vivant pour lequel on se bat.
Raconte-moi l'endroit que tu appelles ta maison.
Dis-moi comment vous vous aimez. Ce que vous faites l'une pour l'autre.
Comment vous vous célébrez.
Qui vous invitez à dîner. À qui vous apprenez vos secrets.
Avec qui vous partagez vos joies.
Apprends-moi le monde Vivant.
Avec amour et espoir,
Dorottya
Quand je regarde l'état du monde actuel, je me rends compte à quel point nous sommes déconnectés les uns et des autres, de la nature et de la terre. Avec la montée du fascisme, ce constat est d'autant plus vrai : certains humains se pensent au dessus d'autres humains, et de la nature. Le profit compte plus que la vie. Les frontières étant le mot d'ordre de beaucoup de dirigeants (comme celui de mon pays d'origine, la Hongrie), qui font appel à cette notion pour justifier leurs décisions inhumaines.
Avec ce texte, je veux pousser le lecteur à se questionner sur son rapport à l'habitat. Je veux l'inviter à se remettre en contexte, à considérer sa connexion avec la nature, la terre et les autres. A lui donner envie de se battre pour une vie meilleure (qu'il peut imaginer lui-même), où nous sommes interdépendants et où les frontières ne justifient plus la haine.
Cette lettre est adressée à ma petite fille fictive, qui ne peut exister que si l'état du monde où j'écris la lettre avance dans la direction de la vie. Ecrire pour quelqu'un dans le futur présuppose qu'il y a un futur, et c'est cet exercice d'espoir qui donne du courage à la Dorottya fictive qui écrit la lettre mais aussi à la Dorottya bien réelle, donc moi, qui écrit cette fiction.
Je voulais m'inspirer de mon propre vécu d'immigrée pour évoquer l'isolement des humains de la nature et des autres humains, et montrer l'importance de la connexion et de l'interdépendance.
Les images restent assez vagues pour que chacun puisse s'identifier et imaginer ce monde Vivant dont je parle. Parce que je crois que c'est ça la première étape pour aller vers un monde meilleur. L'imaginer.
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