Yekrik! Yekrak! Yemistikrik! Yemistikrak! Est-ce que la cour dort? NON, la cour de dort pas!! Ayy très bien.
Il y avait une île. Si loin à l’Ouest qu’elle touchait presque l’Est.
Cette île avait été «découverte» à plusieurs reprises au cours de son histoire par des voyageurs étrangers. Elle a disparu, a été engloutie par les flots puis a émergé de nouveau, sans prévenir. Elle s’est détachée de sa position initiale et a erré à travers l’Océan occidento-oriental sans que personne ne comprenne comment.
Notre île s’appelle Spirantillia, l’île vivante, nous ont appris les Tjenbwasè. Ces maître·sses de la connaissance pouvaient communiquer directement avec l’île et constituaient une part essentielle de notre société.
Alors que j’écris ces lignes, notre île a été presque oubliée de tous. Dans les rares régions du monde où ce n’est pas le cas, on raconte encore aux enfants indisciplinés d’horribles histoires sur «l’Île Maudite».
Spirantillia servait de porte d’entrée aux puissances étrangères, une première étape dans la conquête et le contrôle de territoires environnants bien plus vastes. De la dernière grande invasion humaine sur l’île, naquit une société prospère : celle des Agwè. Filles et fils de la mer, nomades, marins et commerçants par nature, ils sillonnaient l’Océan, d’île en île, tissant des liens et établissant des comptoirs à travers le monde.
Par des manipulations et des accords factices avec la population locale, les nouveaux arrivants utilisaient notre terre à leurs propres fins : creuser des mines, abattre nos arbres pour leur précieuse écorce ébène ou aplanir le sol afin d’y cultiver des plantes exotiques qu’ils avaient apportées avec eux.
Sur Spirantillia, de nouveaux bâtiments aux façades couvertes de plantes exotiques poussaient d’années en années. Lorsque ces plantes mouraient, leurs corps en décomposition étaient rejetés hors des villes, dans la forêt ou dans la mer. Là, les plantes en putréfaction libéraient dans l’air un gaz toxique.
Du fait de la porosité et de la mollesse de son sol, le corps de Spirantillia absorbait tout ce qui se déposait à sa surface. Les résidus des plantes pourrissantes entraient donc en contact avec la terre et se développaient en un épais réseau de racines, donnant naissance à une nouvelle espèce invasive. Cette dernière fut baptisée Rasin Maltèt, car son odeur provoquait de violentes nausées et de forts maux de tête. Les Rasin Maltèt étouffaient lentement l’île, empoisonnant sa terre et son atmosphère.
La réaction de Spirantillia fut tonitruante. Elle fit jaillir ses racines du sol, ébranlant les fondations mêmes des bâtiments de la ville ! Des lianes s’agrippèrent aux murs et forcèrent les fenêtres. Des moisissures multicolores se propagèrent le long des façades. Dans la précipitation, certains habitants prirent la fuite par bateau ou sur des radeaux de fortune, d’autres périrent sous l’effondrement de leur utopie.
Quand sa crise fut calmée, l'île toléra les survivants mais souffrait encore des dommages infligés à son corps, à son paysage, violé et défiguré.
Un·e Tjenbwasè conclut un pacte avec l’île pour lui prouver que les êtres humains étaient désormais déterminés à vivre en paix et à prendre soin d’elle. Grâce à un rituel religieux et un pacte de sang, l’ADN des habitants commençait à évoluer : ils devenaient en partie l’île.
Les changements étaient parfois subtils, parfois saisissants mais chaque habitant fut transformé jusqu’au plus profond de son être. Certains commençaient à sentir leur peau se déplacer sur leur corps. D’autres perdaient même la vue, mais pouvaient alors percevoir chaque vibration, chaque pas laissé par les créatures foulant le sol de l’île.
Chez d’autres, l’ADN se rapprochait de celui des plantes : des fleurs poussaient sur eux à des endroits insolites, ou encore leur corps se décomposaient lentement, comme un vieil arbre. Leur code génétique ressemblait désormais à celui des plantes, des coquillages ou des mammifères de la forêt.
L’île avait entièrement rebattu les cartes. D’immenses bouleversements s’annonçaient pour notre société égarée.
La famille de mon père est martiniquaise. La culture antillaise m’est parvenue par fragments, comme des recettes incomplètes ou des chansons amputées d’un couplet. Comment rassembler une mémoire si brutalement interrompue, si souvent effacée et racontée par le regard dominant ? Les archives coloniales subsistent, mais les voix intimes se sont tues.
En découvrant la Critical Fabulation de Saidiya Hartman, j’ai trouvé une voie : mêler traces coloniales et imagination pour habiter les silences. Mon texte naît de cet espace. Imaginer d’autres devenirs pour ces îles à la mémoire lacunaire.
J’y projette un futur où l’humain n’est plus au centre, où la terre devient partenaire. Et si nous apprenions à vivre en symbiose avecelle ? Jusqu’où pourrait s’étendre une telle relation ? Serions-nous capables de déplacer notre regard, pour nous fondre dans un équilibre plus vaste ? Peut-être alors pourrions-nous inventer une coexistence fondée sur l’équilibre et la transformation partagée.
En 2024, j’ai écrit une première histoire située sur cette île vivante. Le récit suivait le pèlerinage de deux personnages vers le sommet de son volcan. Depuis, ses paysages et son atmosphère ne m’ont pas quittée. Lorsque j’ai découvert le thème du concours Résonance cette année, j’ai immédiatement pensé à elle et ressenti le besoin de raconter son origine, sa légende.
J’ai écrit ce texte comme un mythe, à la manière des contes oraux antillais de mon enfance. Je me suis nourrie de l’histoire des Antilles, la colonisation, les blessures qu’elle a laissées, mais aussi les résistances et la force de sa terre et de ses peuples. Ses réalités écologiques actuelles traversent aussi ma fiction : l’échouement des sargasses et les gaz toxiques qu’elles dégagent, ou encore la pollution au chlordécone, responsable de graves maladies.
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