Férion,
J'ai toujours aimé ton drôle de nom, j'ai toujours cherché ton ombre sur ma maison. Nourrisson déjà on me parlait de toi, alors que je brandissais mon doigt potelé vers ta cime tandis que mes parents répétaient avec l’air idiot et ravi qu’ont les adultes devant leurs garnements « Mont Fé-ri-on ». Dépourvue de langage, tu m’emplissais pourtant déjà d’admiration.
Tu es sûrement l'un de mes premiers mots, et sans conteste mon premier vertige.
Un vertige qui m'a saisie le corps lors de mes premières balades sur tes flancs, alors que j’apprenais le vide en m’approchant trop près du bord pour mieux voir la rivière, minuscule et inaudible, qui serpentait loin à tes pieds.
Un vertige qui m'a étreint l'esprit lorsque j'ai compris d'où tu venais, lorsqu'on m'a expliqué ta force géologique, le mouvement des plaques, le grondement des roches.
Enfant, je te dessinais partout : dans mes cahiers comme sur les murs de ma chambre. J’encrais grossièrement ta silhouette pentue avec mes feutres verts et te catapultais au-milieu des nuages tant je te croyais immense. J’essayais d’apprivoiser ton paysage, et à l’école je déclarais fièrement « c’est ma montagne » comme si tu pouvais m’appartenir.
Longtemps j'ai cru pouvoir te connaître par cœur, maîtriser les bifurcations de tes sentiers, l'odeur de tes forêts, la sensation des cailloux glissant sous mes semelles. Je sais à présent que malgré cela, je ne te connaîtrai jamais tout à fait, et peut-être mon émerveillement n'en est-il que plus fort. Sommet mutant, espace si vaste que tu en es insaisissable, je sais à présent que tu m’échapperas toujours. Chaque lumière sur ta peau calcaire est inédite, chaque chute de pierres un imprévu, chaque nouvelle pousse te pare d'une nouvelle couleur. Et que dire des étés qui ont attaqué ton dos courbé, jetant sur toi des flammes voraces, pressées de te déshabiller ? Je t’ai vu sec à en pleurer et je t’ai vu ployer sous des manteaux neigeux. Toi qui m’as toujours paru invincible, je me suis heurtée à ta vulnérabilité.
Férion, cela fait des années que je te parle en t'arpentant : dans ma tête je tisse nos conversations, faites de mes mots et de ton faux silence, de tes bruissements de feuilles et de tes jappements de renards, faite de mes pas et de ta présence.
Férion, je suis loin à présent : j'ai gagné la ville, qui elle aussi grouille et se métamorphose, mais qui ne te ressemble en rien. Privée de toi et de nos dialogues rythmés par le dénivelé, je t'écris à présent comme à un vieil amant. A défaut de m’accrocher aux aspérités de tes parois c’est à ton souvenir que je m’agrippe. A ce que tu dis de moi et de mes premières années. J’ai un goût de nostalgie sur la langue quand je repasse le film des fins de journées à tes côtés. Sur toi, la nuit ne tombait pas : elle s’avançait à pas feutrés, glissant tout doucement par l’ombre grandissante des collines alentour. Elle coulissait si lentement qu’on avait le temps de la voir venir.
Férion, je parle de toi aux gens d’ici. Je vois bien qu’ils ne comprennent pas. Ils ne te connaissent pas, te rencontrent à travers les photos de toi que j’ai conservées dans mes carnets et qu’ils regardent avec un sourire aussitôt suivi de ce réflexe défensif qui les font dire « mais ici, c’est beau aussi ! ». Ils ont raison. Et pourtant, sous la merveille et sous la beauté, c’est encore toi que je sens partout. J’ai encore cette envie indomptable de t’écrire, de te raconter les jours et de te dire les lieux que j’apprends à connaître. Chaque matin, serrée dans les transports en commun qui avalent les kilomètres, je ne peux pas m’empêcher de me demander comment tu as changé, et d’imaginer ce que je ressentirai si c’était auprès de toi que je me rendais.
Bientôt, j’espère pouvoir te retrouver. En attendant, je t'embrasse comme on embrasse une montagne : avec les yeux.
Bien à toi,
A.
Les territoires que nous arpentons et dans lesquels nous vivons ne sont pas un simple décor, et mériteraient de figurer davantage parmi les protagonistes des histoires. L'idée de ce texte est de rompre avec le lieu et le paysage comme éléments passifs, et de les replacer au centre du regard faisant de lui un être à part entière, vivant, agissant, capable d’influencer ceux qui le traversent. L’idée est de rappeler que les espaces que nous habitons nous façonnent : on apprend à les connaître, on s’y attache, on les quitte, ils nous suivent dans le souvenir, dans le manque aussi parfois. En s’adressant directement à la montagne, le texte fait de l’environnement qui nous entoure un interlocuteur, auquel prêter attention et duquel prendre soin, comme un partenaire avec lequel nous entretenons une relation intime et réciproque.
Ce texte s'inscrit dans une continuité de lettres que j'ai pris l'habitude d'écrire au fil des années au sujet de lieux m'ayant marquée. Le sujet du rapport au lieu m'intéresse ainsi depuis longtemps, mais se trouve nourri par ma lecture des théories de l'écologie culturelle et de l'importance des nouveaux récits accordant une place renouvelée aux espaces (notamment naturels). C'est également le postulat qu'il est plus évident de lutter pour la protection d'un lieu quand on a noué un attachement à celui-ci, et donc qu'on a appris à le connaître : c'est l'idée de ce dialogue et de ce lien plus intime entre le territoire et nous qui irrigue ici mon travail.
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