L’air en l’eau, l’eau en terre ; au funèbre mêler, tout beau perd sa couleur. Il pleut, et le vent vient du nord. Tout coule. Le firmament crève. C’est un bon temps pour noyer son rêve. Tout coule. Dans la lumière aqueuse, imprégnée d’effroi en gouttelettes, ceux qui arrivent ne connaissent pas le chemin. Je les entends se perdre dans les tournants, hésiter entre deux carrefours, ralentir devant les haies trop hautes. Au loin, les toits de la ferme brillent encore sous l’effet de la rosée. On dirait que la vie a déposé quelques larmes brasillantes sur les arbres qui bordent la cour, décharnés dans leur allure élémentaire. Je regarde la mésange s’y poser, presque offusquée par ce manque d’élégance criant. Elle n’a pas la taille d’un secret, mais elle en a le poids ; presque rien, à peine un léger frisson posé sur le monde. Son corps est semblable à une virgule légère, et entre deux battements d’air, on dirait presque un souffle qui hésite à devenir oiseau. Je m’attarde sur son ventre jaune, qui semble avoir volé un rayon de soleil, comme si l’aube elle-même l’avait choisi pour messagère. Et le bleu de sa tête fine n’est pas un vrai bleu, c’est celui du silence qui précède le chant. Quelle merveille, quelle douceur, quelle allégresse se dégage de ce corps si minuscule, si frêle, si vivant ! C’est un véritable cliquetis d’étincelles, un petit bricolage de joie pure ! Soudain, elle disparaît dans la haie. J’ai alors l’impression qu’elle emporte avec elle un fragment du temps, juste assez, peut-être, pour qu’il ne me pèse plus autant. Pourtant, je sais. Mes flancs montent et descendent presque dans l’urgence d’une dernière respiration. Ils disent que je suis contaminée. Que je représente un risque sanitaire, une menace statistique, un numéro dans une opération qui doit rester propre dans son abaissement même si elle salit tout. Des hommes en bleu surgissent comme un seul homme derrière la barrière. Enfin je dis « hommes », mais je n’en suis pas bien sûre. Ils marchent d’un pas synchronisé, un pas qui n’appartient plus à personne. Leurs bottes frappent le sol avec la régularité d’un cœur artificiel, un toc mécanique, androïde.On dirait des carapaces soudées à leur torse, des coquilles d’insectes géants qui n’ont plus souvenance de la chair qu’elles protègent. Ils ne parlent pas.
Ou alors leurs mots semblent venir de loin, d’un endroit où les syllabes sont broyées avant même d’atteindre la bouche. Et dans ce mouvement étrange, pesant, irréversible, on ne sait plus très bien si ce sont eux qui envahissent la ferme ou si c’est la ferme qui absorbe leurs silhouettes dévitalisées, comme une terre affamée qui reprend ce qui a cessé d’être vivant. Le vétérinaire me palpe, écoute ma respiration. Comme s’il espérait encore trouver une faille dans le diagnostic, une erreur miraculeuse qui lui permettrait de reculer, de dire : Non, elle peut vivre. C’est moi qui me suis trompé. Mais ce mensonge-là, il ne le dira jamais, parce qu’on ne ment pas à l’État. On ment seulement aux vivants. Je sens la seringue avant de la voir. Le métal froid. Le geste qui se veut doux. Cette douceur-là est une insulte. Le vétérinaire inspire. Mon éleveur expire. Moi, je prends l’air comme on prend congé du monde. Et alors, la parole se disloque. Elle se divise, se multiplie. Elle devient un champ de voix qui se superposent.
— Je suis désolé, dit le vétérinaire. Mais sa voix intérieure ajoute : Je suis complice.
— Je suis désolé, dit mon éleveur. Mais sa voix intérieure ajoute : Je suis coupable.
— Je suis désolée, dis-je. Mais ma voix intérieure ajoute : Je sais que tout est faux ici. Faux, les règles qui justifient l’abattage. Faux, les discours sur la « nécessité sanitaire ». Faux, les mains qui tremblent mais obéissent. Faux, les murs qui sentent le lait et qu’on fracture avec la mort administrative. Tout est faux, sauf la fin. Il pique. La douleur est brève, mais la trahison est longue. Je sens la vie reculer comme une vague timide.Et je tombe. Non, je glisse. Bercée par le sifflotement lointain de la mésange qui s’est posée sur la porte branlante du hangar.
« Dernier jour d’une condamnée » est texte polémique et anthropomorphe qui porte sur la mort d’une vache que l’on suppose atteinte de la dermatose nodulaire, en référence à la mort scandaleuse de centaines de vaches en décembre 2025.
Ce texte explore notre lien à l’animal, la façon dont on condamne à la mort, la prise de décision profondément injuste, et fustige notre incapacité à agir de manière légitime.
Il vise à proposer une réflexion originale sur la condition respective de l’homme et de l’animal et je pense qu’il saura toucher et trouver son public.
Ce sujet m’a profondément touchée parce que j’aime me mettre à la place des animaux; l’espèce humaine est tellement arrogante qu’elle n’imagine pas qu’une vache puisse être éprise d’un sentiment poétique ou qu’elle ressente une profonde douleur à l’idée de mourir. J’écris quand j’en ressens le besoin, non pas parce que je pense qu’une injustice se traite par les mots, mais parce que j’ai le sentiment que ne rien dire du tout quand on dispose des mots, c’est être complice. Je ne serai pas complice. Je veux être écrivaine.
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