Le Procès du Paysage

ROGER-LHEUREUX Faustine

Texte

PHEALTHoverty
INEQUALITY
CITIES
WATER_LIFE
EARTH_LIFE

L'oeuvre

Le Procès du Paysage

On s'est réveillé un matin, métamorphosés,
Dans une chambre aux murs trop lisses, aux horizons déposés.
On cherche un coupable, un greffier, une erreur de dossier,
Pendant que l'on bétonne le jardin où l'on aimait s'oublier.
On pointe du doigt celui qui ne peut plus suivre la cadence,
"Inadapté", dit le juge. "Déséquilibré", dit la sentence.

Mais qui osera faire le procès de ce monde sans racines ?
De ces plaines stériles que l'on érige en doctrines ?
On examine nos failles au microscope des tribunaux,
Mais personne ne voit l'agonie des ruisseaux et des mots.
On est tous des K., errant devant un château de verre,
Privés du désordre sacré qui nous rendait moins amers.

On dit de toi que tu es "trop", ou que tu n'es "rien du tout",
Un rouage défectueux dans un système de clous.
Mais comment rester droit quand le sol s'uniformise ?
Quand la diversité s'efface sous une brume grise ?
On soigne l'individu, on le range dans un tiroir,
Mais on laisse le vivant mourir dans l'ombre du couloir.

Un territoire vivant, c'est l'anti-labyrinthe.
C'est la ronce qui dépasse, c'est la vie qui ne se plaint pas, elle s'imprime.
C'est le droit d'être complexe, de ne pas avoir de fonction,
D'échapper à la règle, à la froide administration.
Car si l'on tue la fleur sauvage pour que le trottoir soit propre,
On tue la seule fenêtre qui restait à notre propre misanthrope.

On ne guérira pas en restant assis dans la salle d'attente,
Pendant que dehors, la terre devient une ombre absente.
Le désastre n'est pas en nous, il est dans ce silence,
Ce vide que l'on crée en chassant la moindre dissonance.

Stay Alive. Ne laisse pas le château gagner.
Redonne au territoire son chaos, ou on finira tous...
Étouffés sous le poids d'un monde trop bien rangé.


Le message

À travers cette œuvre, je souhaite dénoncer un paradoxe de notre modernité : l’hypocrisie de vouloir soigner l’individu tout en détruisant l’écosystème qui le maintient en vie. En m'inspirant de l'urgence viscérale de Twenty One Pilots et de l'absurdité claustrophobe de Kafka, j'explore le lien indissociable entre la santé de nos paysages et notre santé mentale.

Le message est un cri d'alerte : nous diagnostiquons des "failles" chez ceux qui ne supportent plus la cadence, les qualifiant d'inadaptés, alors que c’est notre territoire qui est devenu invivable. En stérilisant nos villes, en enterrant nos ruisseaux et en uniformisant la nature, nous créons un vide intérieur que nulle thérapie ne peut combler seule.

Un "Territoire Vivant" n'est pas un décor, c'est un remède. Revendiquer le droit au désordre sauvage, à la ronce et à la diversité, c’est revendiquer le droit d’être humain et complexe. Pour "rester vivant", l'homme a besoin d'un monde qui l'est tout autant.


Le processus créatif

Ma démarche créative est née d'une nécessité personnelle et académique. Étudiante en géographie, je côtoie au quotidien les dualités du territoire et les jeux d'acteurs souvent dictés par des intérêts divergents. Personnellement touchée par la dépression depuis des années, j'ai voulu faire résonner ma propre cartographie intérieure avec celle de nos paysages.

L’œuvre a été conçue comme une partition rythmée, empruntant au style de Twenty One Pilots sa scansion viscérale et à l’univers de Kafka son sentiment d’aliénation. J'ai utilisé des métaphores architecturales froides pour illustrer la gestion administrative de nos vies, que j’ai opposées au vocabulaire organique du vivant.

Ce processus est né de la transformation d'une souffrance intime en une revendication géographique. En écrivant, j'ai cherché à démontrer que pour "rester vivant", l'humain a besoin de retrouver la complexité et le désordre sacré d'un territoire qui ne lui demande plus de rendre des comptes.