LÀ OÙ LA TERRE ET LA CHAIR SE REJOIGNENT
La terre n’est pas un décor.
Ce n’est pas un fond de carte colorié à la hâte.
C’est une peau vaste, respirante,
une surface sensible
que nos machines percent sans trembler.
On a violé les forêts en plein jour.
On les a mises à nu,
tronc après tronc,
comme si l’horizon devait apprendre
à ne plus rougir.
Les arbres tombent
dans un fracas qui ressemble à un cri étouffé,
et les souches restent là,
bouches ouvertes sur le vide.
Les rivières ont été forcées d’avaler nos restes.
On a détourné leur cours,
resserré leurs hanches de béton,
signé des contrats au-dessus de leur lit.
Elles charrient nos déchets
comme une gorge contrainte
à taire ce qu’elle voudrait recracher.
Les océans portent des cicatrices de plastique,
filets fantômes accrochés à leurs flancs.
Le sel lui-même semble fatigué
de laver nos fautes.
On fore la terre
comme on enfonce une aiguille
dans une chair qui n’a rien demandé.
On extrait, on pompe, on fracture,
et l’on appelle cela croissance.
On parle de rendement,
de compétitivité,
d’intérêt général.
Langue propre.
Gestes sales.
Le sol s’empoisonne sous des pluies chimiques.
Les plaines se couvrent de béton
comme d’une croûte grise.
L’eau devient marchandise.
La montagne, un produit d’investissement.
La mer, une concession.
La terre a appris
ce que signifie être pénétrée sans consentement.
Être ouverte, fouillée, exploitée,
puis laissée béante.
Et nous nous étonnons
que le climat vacille,
que le vent se lève plus fort,
que le sol tremble sous nos villes.
Mais le problème est plus proche que nous le croyions.
Car à force d’habiter un monde
que l’on traite comme un corps disponible,
nous avons appris la grammaire de l’intrusion.
Certains corps humains connaissent trop tôt
cette même violence.
La porte forcée.
La peau ignorée.
La frontière niée.
Un corps envahi
est une terre pillée.
On y entre sans demander.
On y laisse des débris invisibles.
On appelle cela désir, autorité, pouvoir —
comme on disait développement, progrès, nécessité.
Même logique.
Même prise de possession.
Même silence imposé après.
La terre violée saigne en tempêtes.
Le corps violé saigne en dedans.
Dans les deux cas,
quelqu’un a décidé
que l’autre n’était qu’un territoire.
Là où la terre et la chair se rejoignent,
ce n’est pas dans la métaphore.
C’est dans la blessure.
Alors il faut désapprendre.
Désarmer la main qui prend.
Refuser la langue qui transforme le vivant
en ressource,
et le corps
en conquête.
Rappeler que rien n’est à posséder.
Ni la forêt.
Ni la rivière.
Ni la peau d’un autre.
Habiter n’est pas envahir.
Aimer n’est pas prendre.
Et peut-être qu’en guérissant la terre,
nous apprendrons enfin
à ne plus abîmer les corps.
Ce poème dénonce la manière dont nous exploitons la Terre, en la comparant à la violation d'un corps. Il souligne que cette exploitation de la nature est liée à la violence et au manque de respect envers les autres. Le message principal est un appel à changer notre façon de voir le monde, à cesser de tout considérer comme une ressource à posséder, et à apprendre à habiter la Terre et à aimer les autres sans les abîmer. En guérissant la Terre, nous pourrions apprendre à mieux respecter les corps.
J’écris sous l’émotion et cela dur quelques minutes. Ces thèmes sont très importants en ce moment, et pour moi il faut en parler, et faire bouger les choses car le monde doit changer. Et ma manière à moi de participer à ce changement est tout d’abord d’écrire, c’est là que j’arrive à m’exprimer pleinement.
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