Chemin du retour

Lise Bricquet

Texte

CITIES
EARTH_LIFE
PEACE

L'oeuvre

Je n’ai eu qu’une chambre.
Aucun déménagement majeur.
Mes parents ont la même maison
depuis plus de 20 ans.

Pour mes études,
j’ai enchaîné colocation sur colocation.
Ce sont plus des déplacements
que des déménagements.

Je n’ai jamais ressenti ce changement,
celui du dépaysement.

De quoi pourrais-je me plaindre ?

Moi, carte d’identité,
genre : féminin
Moi, chambre à soi ;
aucune sensation du sol
qui se courbe
sous le poids des grains de café
entassés
dans des rayons délocalisés,
des sachets standardisés
déracinés de leurs saules de pied.

De quoi pourrais-je parler ?

Des maisons-cheminées sans feu
avec des fenêtres emmurées ?

Des maisons transmises
de génération en génération
mais que l’on ne peut garder ?

Sur le chemin du retour,
je passe le porche du patriarche
et j’avance dans sa longue allée luciolée.

Qu’est-ce qu’il peut bien rester de nous là-bas ?

Une ruine de portail
sans clôture filiale,
des murs sans perron
et des résidus d’âmes.

Qu’est-ce qu’il peut bien rester de nous là-bas ?

À part les souvenirs de nos rires
autour de la table
et les embrassades
pour se dire au revoir.

Les jonquilles me crient tous les jours
de ne pas oublier
que l’on a été heureux de s’y voir.

J’aimerais pouvoir
déplier l’origami de ta maison
en dehors de ma tête !
« IMPOSSIBLE ! » me crient les jonquilles

Il me faudrait une palette d’odeurs,
mille ans de savoir alchimique,
pour retranscrire ne serait-ce
qu’une particule atmosphérique
contenue dans un mètre carré habité.

Alors,
je ne peux qu’étendre la chaleur confinée,
ouvrir les persiennes aux rayons orangés
pour me bercer dans la vague visqueuse
des souvenirs heureux.

De quoi pourrais-je parler ?

Mes souvenirs sous stèle,
pris sous la tutelle du monde moderne.
Ta maison ne lui évoque
qu’une cacahuète sous-vide,
elle qui me laisse un souvenir si solide.

À quiconque a perdu ce qui ne se retrouve...
sachez le reconstruire dans votre coquille de conque
et portez-le sur votre dos.

De quoi pourrais-je me plaindre ?

Je vis
sur du pain béni.
Je pars en vacances
sur la côte d’Azur.
Grâce aux congés payés,
aux Houillères du bassin minier
et à mes parents qui ont prolongé.

Je me baigne
dans un grand bain
de vin sanguin.
Où la mer
est moins ma mère
que les terrils
et les plaines.
Pourtant,
ma carte stipule
que c’est aussi ma terre.

Je me dis que nous vivons
sur le paradis perdu
qui figure dans les messages
d’espoir
divinatoires

Mais le divin a tort.

Être européen,
c’est vivre,
dans une forêt noire
sous cloche.

Mes territoires vivent
pendant que d’autres explosent.

Comment se dire que rien ne cloche ?

À quel territoire donnons-nous vie ?

Une cathédrale sera toujours jolie,
mais les manoirs hantés
par des paillettes
sur des patronymes
resteront trop nombreux.

Mais où sont les maisons des petites filles sans nom de famille ?

Sur le chemin du retour,
je pense
au temps passé dans cette ville,
tous les apparts où je suis entrée,
toutes les rues que j’ai foulées.

Comme d’autres avant moi,
Je migrerai comme un moustique.
La ville n’aura été que de passage,
un autre dortoir.

Même si mon kaléidoscope
prendra plus de place
dans mes valises
au moment du départ.

J’ai gardé la carte postale,
d’un sans domicile fixe
qui dormait dans une maison
en construction.

De quoi pourrais-je me plaindre ?

J’aurais aimé
que les lieux de vie soient démontables.
Ça m’aurait évité des larmes
pour que l’on puisse les rebâtir
sur l’herbe au regain.

J’aimerais un monde
fait de maisons alsaciennes,
où le sol se monnaye
mais où les fondations t’appartiennent.

J’envie les yourtes,
les vans
et les chapiteaux.

Je vois :
Villes fantômes
Forest City
Kangbashi
Pyramiden
Varosha
La salive baveuse de l’argent les aura fait grandir
Mais les dissidents pourraient les faire vivre,
Hors de l’hostile.

Pourquoi ne pas habiter les oubliettes modernes de nos coquilles pleines ?
Comblons les espaces et les étages de nos héritages,
N‘en soyons plus otages.


Le message

J’ai écrit sur ma manière d’habiter mes territoires : personnels, familiaux et nationaux. J’ai écrit à
partir d’une existence, en apparence, simple. Pourtant, chacun porte en soi des territoires perdus qui
restent coincés à l’intérieur du cœur. Il était important pour moi de rappeler que les territoires ne
meurent pas lorsqu’ils disparaissent, mais lorsqu'on arrête de les reconstruire. Nous avons le devoir
de nous y recueillir. J’écris aussi car malgré mes pertes, je dois et nous devons relativiser sur la
stabilité de nos territoires et dénoncer les raisons politiques de celle-ci. Je dois et nous devons
adresser une pensée à nos frères qui sont nés sur des sols tremblants. Nous devons être
compatissants envers ces terres couvertes de sang à cause des mains sales qui définissent nos limites
et les leurs. Je pense que les lieux aseptisés d’histoire, créés par avarice, peuvent devenir des lieux
de résistance. L’imagination est notre arme silencieuse qui rebâtit les possibles.


Le processus créatif

J’ai construit ce poème avec plusieurs de mes fragments poétiques déjà existants, que j’ai remaniés
ensemble. D’où les différents mouvements du poème qui s’enchevêtrent. J’ai articulé mes
différentes voix autour d’une voix neutre, ancrée dans mon présent, à laquelle j’ai superposé ma
propre mémoire sociale, entre privilège et héritage, me poussant à penser celle de l’autre. Je cite un
vers du Cygne de Baudelaire, comme communion que j’ai complété pour nous rappeler comment
transmuter la perte. J'oscille entre microcosme et macrocosme, de nos pertes individuelles à nos
regards qui changent, questionnent et pointent du doigt les territoires préservés et ceux sacrifiés sur
l’autel du capitalisme. A la fin, j’ai souhaité ouvrir mon poème à la réflexion de la préservation des
habitats. Qui nous empêche d’habiter collectivement dans ces lieux en suspens et de porter nos
maisons à carambolages sur le dos ? Pour les plus férus de poésie, vous y verrez une référence à
The Waste Land d'Eliot.