Déluge de pollen

Luna SCIPION GALADI

Texte

EARTH_LIFE

L'oeuvre

Au milieu d’une terre aussi inhospitalière que contaminée a fleuri une fleur bleue. Je le sais parce que j’habite au milieu de cette terre aussi inhospitalière que contaminée. Chaque matin et chaque soir, sans faute, je lui rends visite. Nous ne parlons pas beaucoup : je m’assois face à elle sur le sol aride et je la contemple. Elle ne m’adresse jamais la parole, mais je suis sûre qu’elle m'apprécie, nous sommes liées par quelque chose que je ne saurais nommer. Pourtant, quand je m’allonge à ses côtés aux préludes du jour et de la nuit, lorsque l’aube déploie ses ailes et que le crépuscule les replie, la solitude qui me consume s’embrase et s’envole tel un oiseau dont la cage s’est brisée.

La nuit, l’obscurité m’encercle : la fleur est la seule source de lumière qui m’environne. Son pistil émet une lumière phosphorescente tamisée, légèrement bleutée. Ce soir, comme tous les soirs, je la dévisage longuement, mais quelque chose en elle a changé. Serait-ce sa couleur? Sa forme? Non, je sais : c’est son odeur entêtante, presque écoeurante. Son parfum transperce la barrière de mon masque à oxygène comme s’il s’agissait d’un vulgaire voile en tissu. Soudain, ma poitrine se contracte et je suis prise d’une quinte de toux. Cette dernière est si forte que je me plie en deux, à genoux et la gorge en souffrance. Chaque tentative de reprendre le contrôle de mon corps se solde par un échec. Sans raison apparente, mon masque se fissure, s’effrite, puis tombe en poussière sous mes yeux stupéfaits. Je panique et retiens ma respiration, vaine tentative de ne pas inspirer l’air mortel. Tandis que je lutte pour rester en vie, les muscles tremblants et les poumons en feu, la fleur se met à briller davantage. Une larme roule sur ma joue et ma vision devient floue, puis je bascule, inerte, sur le dos.

“ ... ”

Quelqu’un m’a parlé? J’ouvre doucement les paupières et je découvre, éblouie par le lever du Soleil, non pas une, mais des milliers, des millions de fleurs bleues. Elles m’entourent, me submergent telle une vague : j’ai l’impression de m’y noyer. Les vents emportent les pétales et le parfum des fleurs, créant des tourbillons de fragrances et d’étincelles bleues. L’une d'elles se pose sur mes lèvres et je réalise, sous le choc, que je peux respirer sans masque. Une pluie jaune tombe du ciel, ou plutôt des flocons jaunes : curieuse, je tend la main pour les examiner, il s’agit de pollen. Ce dernier me chatouille la peau, la recouvre comme la neige recouvrait jadis les montagnes en hiver. Je lève le visage et ouvre la bouche : un grain de pollen se pose sur la pointe de ma langue, il a une saveur à la fois amère et sucrée qui envahit instantanément mes papilles et me procure un frisson de plaisir.
Absorbée par ce spectacle, je ne réalise pas que le pollen que j’ai avalé provoque en moi une métamorphose.

Des racines poussent au bout de mes doigts et de mes orteils. Elles transpercent mes ongles, se propagent à travers tout mon être pour ne former qu’un avec ma chair. Mes réseaux sanguins deviennent des fils entremêlés de verdure d'où germent fruits et ronces. Ma peau se craquelle et se casse, laisse place à de l’écorce et de la boue.
Je me mêle et me démêle,
Je suis le mourant et le nouveau né,
Le bruissement du feuillage et l’écume des vagues,
Les tempêtes de sable et les pleurs des nuages.
Je suis le cadavre rongé par les verres et l’aigle au sommet des airs,
La chrysalide sur le point d’éclore et le serpent qui mue,
La proie affamée et le prédateur rassasié.
Je ne suis plus humaine, mais au fond cela n’a plus d’importance.
De ma précédente existence ne subsiste que l’étrange impression
que je m’élève pour
chuter
chuter
chuter.
“L’humaine ne peut plus parler. A la place de son corps, un arbre a poussé au milieu du champ. Un visage à l'expression apaisée est gravé sur le tronc, et là où étaient les orbites, des bourgeons ont éclos pour donner vie… à deux magnifiques fleurs bleues. “


Le message

Mon texte relate un futur dystopique ou l'humain tel qu'on le connaît aujourd'hui n'a plus sa place. J'y explore les thèmes de l'empoisonnement d'une terre devenue presque inhabitable, ou seuls quelques humains subsistent tant bien que mal à l'aide de masque à oxygène. La situation est telle que la simple présence d'une fleur -qui incarne la vie- suscite une forte émotion chez mon personnage. Dans mon conte, le territoire vivant est doté de conscience : il a une volonté d'agir et de transformer une humanité qui a détruit un monde qui ne lui appartenait pas en un être profondément mêlé à la Terre, à un point qu'il ne pourrait plus s'en détacher.
Il faut que l'humain accepte de mourir pour renaître, et ce processus se fait par la violente métamorphose de ma protagoniste en plante, mais ce n'est cependant pas un hymne au pessimisme : l'espoir subsiste dans les projets que peuvent mener l'humanité avant qu'il ne soit trop tard, et que le "territoire vivant" périsse définitivement.


Le processus créatif

Mon texte est né d'un rêve ou je me voyais au milieu d'un champ de fleurs bleues, enracinée au sol comme elles. J'ai d'abord voulu en faire un poème tant l'image me paraissait belle, mais j'ai très vite trouvé qu'il y avait trop de distance entre mes mots et ce que je souhaitais raconter. Mon texte se devait d'être un récit, une histoire, dans laquelle je n'ai pas pour autant renoncé à glisser des influences poétiques et à faire parler la Terre par la narration. J'ai eu des doutes, des difficultés à choisir ma fin, mais je suis plutôt satisfaite du résultat final. J'ai ressenti un mélange de paix et de frustration au cour de ma création, la frustration de ne pas pouvoir verbaliser exactement ce que je voulais dire et la paix de pouvoir enfin poser par écrit une pensée qui me tracassait depuis longtemps. Mon histoire n'est pas défaitiste : elle ne fait que nous confronter au fait que, pour guérir, il faudra accepter de s'effacer et d'exister d'une manière différente, plus responsable.