Rio Plata

Robin Nizou

Texte

WATER
WATER_LIFE
EARTH_LIFE

L'oeuvre

Briser le cycle, briser la roue du moulin, de notre pain quotidien, briser la proue du matin, celle
qui nous prend circulaire à chacun de nos poignets. Par quelque chose d’infiniment linéaire, une
règle impassible à courber : celle de servir les instincts. Des petites bulles d’énergie ressenties
latentes et qui nous appellent le long d’un chemin d’autels en bougies. Sinueux car tracé par le
vent et les éléments dans la pierre qui remonte. L’eau de vie sédimentée ensemencée infinie
comme l’être de toute vision fongique.

Remonte le rio.

Jusqu’à la grande confluence des bassins versants, un pèlerinage bien humain de croissances et de
croyances. Une gorge de vie au fond de laquelle s’écrasent assourdissants les centaines d’affluents
- d’eau et de forêt - et remonte depuis ses entrailles le cri puissant d’un souffle frais, monde en
soi, où règnent les oiseaux marins acrobates qui sautent d’une note à l’autre et dessinent la
mélodie de ce lieu, par-delà le bruit de l’eau, qui s’abat chaotique.

Remonte le rio.

Dans cet heureux spectacle, nous n’avons pas notre place. Du lit d’eau paisible, le rideau incise et
nous rappelle de l’autre côté, rambarde de fer, sur la plateforme à point de vue.
Que n’abandonnerais-je pas pour enjamber cette barrière, sauter et faire partie de ce torrent, de
cette vie, de cette grande symphonie. Et m’étendre sur la plage du haut de cette île et m’y sécher
les ailes. Pour des mois ou pour des siècles. Mais l’abandon est un leurre, une réalité froide
comme un mur de prison ; ou une lumière de néon. Telle est ta place. Et tu n’y peux rien. Telle
est ta place. Et tous tes espoirs de coeur déporté n’y pourront rien. Tu es autre. Tu es hors.
Humain du dehors.

Remonte le rio.

Qui suis-je de cet humain ou de cette humanité ? Qui suis-je de cette essence ou de cette
fraternité ? Qui suis-je de ce que j’ai construit ou de ce que j’ai hérité ? De cette fracture ou de
cette eau souillée...

Remonte le rio.

Et pourtant, je me surprends à rêver d’un homme itinérant vers soi. Et je m’entends chanter une
humanité renouvelée ouverte élevée comme un oiseau.

Remonte le rio.

Je marche sur les braises ardentes, le regard porté vers cet idéal d’un être englobant conscient. Un
funambule d’entre-deux-mondes sur la rambarde de fer de cette plateforme de point de vue.
J’avance et je danse et, de mes deux bras, bascule la balance d’un monde en déclin.

Remonte le rio.


Le message

Ce poème est issu des Jardins dionysiaques, un recueil qui traverse le processus de seconde naissance — naissance à soi-même et naissance au monde. Trois mouvements s'y succèdent : la parenthèse enchantée de la nature, le retour à l'absurdité de la ville, puis le départ où la frontière entre le « moi » et le « monde » se fissure pour de bon.

Remonte le rio est le poème de la frontière — celle entre l'humain et le vivant, celle qu'on voudrait enjamber. Le rio est un territoire vivant à part entière : une gorge de vie où s'écrasent les affluents, où les oiseaux marins dessinent la mélodie du lieu. Le poète voudrait sauter la rambarde, faire partie de ce torrent, de cette grande symphonie. Mais le rideau incise : « Tu es autre. Tu es hors. Humain du dehors. » Alors qui suis-je — de cet humain ou de cette humanité, de ce que j'ai construit ou de ce que j'ai hérité ? La réponse ne vient pas en franchissant la barrière mais en remontant le rio...


Le processus créatif

Les Jardins dionysiaques ont été écrits entre mars 2024 et avril 2025, au fil d'une quête de vérité. Trois mouvements, trois processus : un voyage en train vers la Norvège, ma vie à Paris entre absurde et espoirs, puis le départ pour l'Amérique latine et le retour.

Remonte le rio a été écrit face aux chutes d'Iguazú, à la frontière entre l'Argentine et le Brésil — un lieu où la puissance du vivant est assourdissante. Derrière la rambarde de fer, le spectacle de l'eau, de la forêt et des oiseaux formait un monde en soi dont j'étais exclu. Ce poème est né de cette tension : vouloir faire partie du torrent et se savoir humain du dehors. Écrit au premier jet, comme un pèlerinage intérieur le long du fleuve, chaque « Remonte le rio » est une relance, un pas de plus vers la question qui traverse tout le recueil : où finit l'homme, où commence le monde ?