Pélican de Vauban

Robin Nizou

Texte

INEQUALITY
CITIES
PEACE

L'oeuvre

Et je sais que je vais me faire des ennemis.

Que peut-être pour la dernière fois
Je peux arpenter l’ombre de la citadelle
Fouler les rues en cuvettes menaçantes
Et faire ami-ami avec ce narcotrafiquant
Tout fier de me dire que c’est sûrement lui
Qui débarque à Rotterdam les cristaux les plus sales de Paris.

Que peut-être pour la dernière fois
Je peux déambuler l’air de rien
Et sentir les odeurs répugnantes mais bien vivantes
Maudire mes oreilles sifflantes des clochettes et motos-taxis
Et croiser les regards d’abord méfiants, d’abord méchants,
Puis détonner mi Amor

Peut-être m’attachera-t ’on une cible dans le dos
Un pointeur sur le front criblera l’os
Peut-être trouverais-je mon nom sur une liste gauche
Et qu’à ma vue se réveilleront les obscurs fâchés

Et c’est tout un système qu’on affronte
De Rome à Washington

Peut-être est-ce la dernière fois que je suis cette volute anonyme
Mais je suis né à moi-même et bientôt au monde
Ainsi il doit en être, ainsi soit-il

Zarathoustra chérissait ses ennemis

Quel étrange affect de se demander si un jour je la retrouverai
L’ombre portée qui contemple la propre
Je veux tout réinventer de ces mots de colonnes trop propres

Peut-être est-ce la dernière fois que je traverse au rouge
Et que j’esquive sans que l’on me colle sur la tempe
Le dernier rempart

Peut-être est-ce la dernière fois que je pourrai trouver ça beau
Changer de trottoir puis être appelé par ce moi qui n’a plus rien
Et lui tendre la main

Que je trouverai ça émouvant
Un ciel qui s’embrase timidement sur l’ombre des eaux stagnantes
Et des guirlandes de troisième-main à jamais laissées
Venir décorer ce triste sapin

Peut-être ne verrai-je plus la pirogue, le filet de pêche, les feux arrière, les grues, les gratte-ciels,
les digues, les terre-pleins, les bus pleins, les yachts vides, les lumières orange de la ville mais
surtout les oubliés qui apparaissent comme des ombres quand la nuit tombe le regard tout aussi
absent car invisibles - pas encore totalement

Le ciel est rose, la tour est haute
Mes paysages intérieurs ont une odeur de fin de saison
Et la plume du flamant est toujours là entre les quelques pages restantes
Mais les oiseaux noirs et les pélicans déjà s’envolent
Ne sont plus que des ombres sur mon tableau

Pourquoi regarder ailleurs que ce spectacle qui contient toutes les réponses dans le chant de ces
petits êtres agités. Il est là le temple ne le cherchez pas ailleurs.

Peut-être est-ce un petit bout de vérité que j’emmènerai
Dans l’amphithéâtre qui m’attend

Il me le crie au coeur ce pélican de Vauban.


Le message

Ce poème est issu des Jardins dionysiaques, un recueil qui traverse le processus de seconde naissance — naissance à soi-même et naissance au monde. Trois mouvements s'y succèdent : la parenthèse enchantée de la nature, le retour à l'absurdité de la ville, puis le départ où la frontière entre le « moi » et le « monde » se fissure pour de bon.

Pélican de Vauban dresse le portrait d'un territoire vivant dans toute sa complexité — sa beauté et sa violence mêlées. La citadelle, le narcotrafiquant, les motos-taxis, les regards méfiants et surtout les oubliés. Mais c'est aussi là, dans ce chaos vivant, que surgit la vérité. Dans le chant des oiseaux, dans le ciel qui s'embrase sur les eaux stagnantes. Dans le chant des oiseaux, dans le ciel qui s'embrase sur les eaux stagnantes. Le territoire vivant ne se trouve pas dans un idéal aseptisé — il bat dans les rues cabossées, dans les regards de ceux qu'on ne voit plus, et dans le cri du pélican qui s'envole.


Le processus créatif

Les Jardins dionysiaques ont été écrits entre mars 2024 et avril 2025, au fil d'une quête de vérité. Trois mouvements, trois processus : un voyage en train vers la Norvège, ma vie à Paris entre absurde et espoirs, puis le départ pour l'Amérique latine et le retour.

Pélican de Vauban a été écrit à Carthagène, la veille de mon retour, au croisement de la beauté et de la violence, où chaque rue est un territoire contesté. C'est l'un des derniers poèmes du recueil — un moment de synthèse où je regarde ce monde en face, sans détourner les yeux ni des gratte-ciels ni des oubliés, et où je comprends que le vivant ne choisit pas : il bat partout, dans les pirogues comme dans les yachts vides. Écrit au premier jet, dans l'urgence de dire ce que je voyais peut-être pour la dernière fois.