Pourquoi donc ne levait-elle pas la tête?
La bouteille attendait.
Écrasée sur une pierre, le goulot avachi vers l'avant, elle semblait plonger dans les méandres de son plastique. Dans cette position, elle aurait pu, pour tout autre, s'apparenter à la statue que ces drôles de poissons nommaient le Penseur, mais pour ce crabe, elle ressemblait plus que deux gouttes d'eau à ses créateurs.
Comment tout avait-il pu déraper ainsi?
Le crabe en était convaincu. Tout comme ces étranges poissons qui avaient la tête dans les nuages, c'était à cela qu'elle songeait. Tout avait déferlé par sa faute, après tout. La fonte des glaces en Antarctique, l'acidification des océans, le septième continent de plastique…Bientôt les mers recouvriraient les îles, et ses consœurs submergeraient ce qu’il restait des côtes.
L'administration de ces poissons avait parlé, le décret était signé : le monde était fichu par leur faute inutile de tergiverser. Dans quelques trentaines d'années tout au plus, il ne resterait plus rien sinon un tsunami de problèmes dont elle serait la source.
Était-ce lui ou plus elle semblait penser, ou plutôt se fustiger, plus elle donnait l'impression de se recroqueviller.
Le crabe secoua la tête, faisant claquer ses pinces. Cela le dépasserait toujours.Cela faisait près de 5 vagues qu'il observait la bouteille. 5 vagues différentes, chacune porteuse d’une nouvelle écume de vie. 5 témoignages de la magie qu’il restait encore dans ce monde qui venait littéralement de lui déferler à la figure. Elles ne les avaient même pas remarqués. Pas une seule fois elle n’avait levé la tête.
Le vieux crabe n'était pas né de la dernière houle et était même considéré comme le vétéran de cette petite plage. Il en avait vu des choses et pourtant la seule espèce qui avait le goulot à ce point enfoncé dans le sable était ces poissons qui avaient la tête dans les nuages.
C'était incroyable tout de même ! Si proches d'une immensité de beauté mais les yeux résolument baissés vers leurs pieds.
Ils avaient perdu cet art. L'art de voir. De voir en chaque grain de sable une étoile et en chaque miroitement de soleil sur un coquillage une galaxie. L’art de simplement poser la pince dans l’océan et d’admirer ce que les courants marins dessinaient autour. L'art d'observer le paysage non pas pour y voir une ressource ou une abîme de tout ce qu'ils avaient détruit, mais pour admirer chaque corail, chaque espèce frétillante, chaque courant d'oxygène qui ondoyait encore en bonne santé et plein de vie.
Ils disaient qu'il y avait 6 continents. Lui disait qu'il y en avait 7.
Pas celui qui flottait ou un autre qu’il aurait nommé ainsi pour encore une fois souligner l'état du monde.
Lui disait qu’il y en avait un septième et que c’était l'océan.
Il avait toujours été là.
Il avait toujours existé, bien que jamais compté.
Cette étendue foisonnante de milliers d’habitants et faite de milliards de gouttes transparentes qui se déversaient contre les côtes liant le globe.
Elle était capable de prendre la couleur qu'elle souhaiterait et pourtant…le vieux crabe s'était toujours demandé pourquoi avoir choisi celle-ci.
Pas le blanc pour millier de coraux qui dépérissaient et les tonnes de glacier qui s'effondraient.
Ni le rouge pour le sang des milliers d'espèces qui disparaissaient et les chalutiers qui meurtrissait les fonds marins.
Elle avait choisi le bleu profond, couleur du calme, du paisible.
Le monde n'était donc peut-être pas encore si terrible.
Le crabe eut un petit rire qui secoua sa carapace et s'en alla boitillant pour récupérer la bouteille et l'éloigner du rivage. Quoique disait le décret, son temps à lui non plus n'était pas encore venu, il était toujours là, il pouvait encore faire quelque chose.S'en retournant contempler la mer, il haussa les pinces : après tout, il n'était qu’un simple vieux crabe d'une petite île, il ne pouvait assurément pas tout comprendre. Sûrement était-il trop rêveur pour la complexité de ce monde. Lui au moins l'avait remarqué. La mer qui, partout et malgré tout revenait pour encore et toujours faire des gros câlin d’écume au sable.
Je trouve qu’à chaque fois qu’on parle du réchauffement climatique ou que l’on veut s’informer sur le sujet, on se retrouve confronté à une houle d’informations uniquement pessimistes qui donnent l’impression que c’est déjà trop tard et personnellement j’en ressors déprimée. Bien sûr, son impact est bien réel et je ne dis pas qu’il faut le minimiser et encore moins le cacher. Cependant, je pense qu’on devrait sortir de ces recherches avec l’espoir qu’il reste encore des espaces en bonne santé et que nous pouvons encore faire quelque chose pour réparer nos erreurs. C’est l’idée que j’ai voulu illustrer avec «les poissons qui ont la tête dans les nuages» qui représentent les humains, capables de nous hisser sur nos «nageoires» pour admirer la beauté du monde, mais qui n'ont plus cet «art de voir», trop concentrés que nous sommes sur les problèmes. Comme mon crabe, je suis peut-être un peu trop idéaliste, mais je ne veux pas arrêter de voir la magie de nos territoires encore bien vivants.
J’ai écrit ce texte en plusieurs temps. J’ai d’abord analysé chaque objectif de l’ONU et noté ce que m’inspiraient ceux qui me parlaient. Puis j’ai fait des recherches pour non seulement en savoir plus sur les problèmes des océans mais aussi pour vérifier la légitimité du message que je souhaitais transmettre. Après quelques minutes seulement à lire des articles sur la pollution de la surface, je me suis rendu compte que j’étais déprimée, ce qui m’a confortée dans mon idée. J’avais déjà mon personnage de vieux crabe car j’adore montrer le monde a travers le regard d’un animal et j’ai trouvé la photo de cette penseuse de plastique, ce qui a lancé mon écriture. Je l’ai d’ailleurs plusieurs fois stoppée pour prendre le temps de regarder le paysage qui m’entourait à l’extérieur, suivant les conseils du vétéran. Ce texte m’est venu par fragments de vague qui voulaient déferler hors de moi et que j’ai absolument voulu conclure par une fin heureuse qui invite à un sourire plein d’espoir.
Partager