Rivière

POISSON Quentin

Texte

WATER
WATER_LIFE
EARTH_LIFE

L'oeuvre

Je suis rivière, union de glace et de pluie, mère de la vie de tout ce qui vit.
Autrefois, j'étais un fil d'eau long et continu qui s'écoule sans s'arrêter comme un jour sans fin. J'étais jeune et insouciante, d'un bleu plus éclatant que le regard d'un enfant.
À l'arrivée du printemps quand les glaciers de l'hiver partaient en voyage, je quittais mon lit. Je courrais dans les champs en emportant tout sur mon passage et m’y allongeais quelques semaines. Les jeunes pousses timides qui sortaient de l'hiver me chatouillaient le dos. Je sentais mon eau qui s'infiltrait dans le sol pour rejoindre les profondeurs. Très vite, les premiers oiseaux arrivaient. Ils emportaient dans une traînée de plumes, algues et insectes qui trouvaient refuge dans mes eaux stagnantes. Les batraciens arrivaient en sautillant et s'écartaient devant les mammifères qui venaient s'abreuver. Mais déjà, il était l’heure pour moi de rentrer.
J'avais autant de visages qu'un arbre a de feuilles. J'étais ce torrent frais et rapide où venaient s'accoupler les saumons. J'étais cette petite rivière qui sillonne les campagnes. J'étais ce fleuve immense, incontrôlable, qui s'étendait sur des kilomètres les bras ouverts, rempli d'îlots sauvages.
Un jour, je vis sur mon chemin des animaux inconnus. Des longs poils tombaient de leur tête ronde. Iels se tenaient droits, fiers. Iels se prenaient pour tout sans savoir qu'iels n'étaient rien. Iels voulaient un peu d'eau, juste un peu pour boire et se laver.
Quelques mois plus tard, iels sont revenu.es avec de nouvelles idées. Iels voulaient s'installer plus proche de moi car j'étais calme et apaisante. Iels voulaient aussi un peu d’eau pour faire pousser des graines dans les prairies.
À l'arrivée du printemps, j'étais si heureuse de pouvoir m'étendre de nouveau et surtout très curieuse de voir ces nouvelles graines qu'iels avaient planté.es. Mais à peine avais-je quitté mon lit, qu'iels commencèrent à s'énerver.
Creuser, drainer, tout était bon pour me renvoyer là d'où je venais. J'étais déçue et surtout perdue, elleux qui m'aiment tant, pourquoi ne voulaient-iels plus de moi ? Je rentrais péniblement dans mon lit.
À l'arrivée de l'été, quand les herbes commencent à sécher et les fleurs à fructifier, iels recommencèrent à me parler. Chaque année devenait de plus en plus chaude. Iels avaient besoin de mon eau pour leurs champs.
Chaque pluie me rendait un peu plus malade, elles dégoulinaient de boue et de petits granulés. Mon eau bleue devenait trouble. Des algues vertes grouillèrent de tous les côtés, bloquant la lumière des plantes, étouffant les poissons. Je n'avais plus de vie que quelques lettres dans mon nom, j'étais devenu un vide, un cimetière aux allures de nature.
Un jour iels commencèrent à se préoccuper de mes formes.
J'étais imparfaites, mes bras prenaient trop de place,
mes berges s'érodaient, je n’étais pas pratique, je faisais peur.
Iels ont planter dans mon corps des planches de fer, couler du béton,
se sont protéger de moi et de mes crues ; iels m’ont mis en prison.
J’étais devenu quelq'un.e aussi utile qu’effrayant.
Je n'étais plus bleue mais transparente.
Tout devenait de plus en plus monotone.
Mes eaux étaient régulées, mes crues contrôlées.
Mes méandres, mes formes, mes habitats furent domptés par les humain.es.
J'étais droite, rigide, même mon lit était bétonné. Qui dort sur du béton ?
Le printemps avait été sec. Comme l'hiver.
L'été lui était brûlant. Je n'avais jamais été aussi petite.
J'avais du mal à marcher droite.
J'entendis d'abord un bruit lourd et ronronnant.
Je compris très vite que ce n'était pas normal.
Que cela venait des humains.
Je sentais mon corps qui se faisait aspirer, petit à petit.
Mes eaux arrivaient soudainement dans un trou noir.
Long. Sans fin.
J'avais peur.
J'étais pompée.
Optimisée. Comptée.
Vite. Tout va vite.
Performance. Efficacité.
Tuyaux. Noir. Seul.
Circulaire. Glissant.
Trahis Détournée.
Utilisée. Souillée. Chlorée.
Rivière sans vie.
Rivière sans i.
Rvère sans e.
Rvr sans v.
R. Rien.
Rivière de rien.


Le message

Je souhaite sensibiliser les gens autour des rivières en montrant ce qui se cache derrière. Bien plus qu’un filet d’eau bleue, une rivière est réellement un territoire vivant, libre, actif qui change de forme au cours de sa vie.
Pour moi, il est important de montrer cela car les rivières sont de plus en plus anthropisées et perdent leur caractère sauvage. En effet, les humain.es se rapprochent et utilisent de plus en plus les rivières. Pour cela, iels rectifient, bétonnent ce qui change et bouscule complètement les dynamiques naturelles. En ajoutant à cela les pollutions chimiques comme les pesticides et les engrais ainsi que les pollutions biologiques les rivières arrivent à un point critique où la seule chose qui restera dedans sera de l’eau si tant est que le changement climatique ne soit pas trop brutal.


Le processus créatif

Je suis un étudiant en école d'ingénieur qui traite les problématiques du domaine de l'eau. Le sujet territoire vivant m'a immédiatement fait penser aux rivières, un sujet que je connais très bien. Je me suis donc servi des connaissances que j'ai acquis en cours, puis j'ai aussi beaucoup observé des rivières que je pouvais trouver autour de moi.