Il a réussi à attraper l'objet de ses inlassables soubresauts dans l'eau trouble de la Seine. Il déglutit le long corps visqueux de ce qui s'apparente à une ablette. Puis il cambre son cou élastique et scanne le paysage rapidement pour s'assurer qu'aucune mauvaise surprise ne l'accueille à l'issue de sa chorégraphie maritime. Aucun danger en vue. Simplement quelques paires d'yeux contemplatifs qui s'imprègnent de la fraîcheur d'un paysage vivant avant de continuer à mourir dans les limites du béton et des écrans.
Il est marrant ce cormoran. Son corps est capable de cabrioler pendant plus d’une minute sous l'eau. Pourtant, il se cantonne au demi-cercle de la piste de salsa. Il investit l'espace de la petite esplanade qui s’est fait submerger par la Seine en crue. Il capte toute notre attention. Il fait de sa partie de chasse un moment de divertissement, et plus que ça : un moment d'émerveillement. On s'émerveille de cet oiseau, on s'émerveille de son assurance, de ses mouvements amples mais vifs, de sa capacité à capturer ses proies en l’espace de quelques secondes, d’un coup d’œil furtif. Il ne fait pas beaucoup plus que ça en réalité.
Alors pourquoi les passant.e.s ne peuvent s’empêcher de ralentir pour l’observer ? La fascination du Vivant. Malgré tout ce qu’on lui fait subir, il continuera toujours à nous surprendre. Le cormoran nous fascine simplement parce qu’il est là, près de nous. Nous ne côtoyons pas le Vivant au quotidien. Plus. Le cormoran sort sa tête de l’eau et poursuit son spectacle féérique. Sa liberté nous réjouit. Pourtant, nos systèmes asservissent et aliènent le Vivant. L’humain a cette exigence morbide de créer des habitats artificiels. Il joue avec les écosystèmes. Il menace et détruit les espèces. Il les expulse vers d’autres milieux avec avidité.
Définition du mot territoire : une portion d'espace appropriée (selon Géoconfluences), une portion d'espace terrestre envisagée dans ses rapports avec les groupes humains qui l'occupent et l'aménagent en vue d'assurer la satisfaction de leurs besoins (selon Hypergeo). L’humain a creusé un puzzle dans la Terre. Il a segmenté les habitats, divisé les mers, s’est approprié les terres. Est exclu dans la définition du territoire le fondement même de son existence : l’évolution des écosystèmes qui le constituent. Nos limites géographiques ont été dessinées, nos territoires ne sont qu’un ensemble de conventions.
Notre Seine déborde. Nos fleuves débordent. La crue nous terrifie, nous déracine, nous submerge. Mais l’eau ne fait que regagner son territoire, ce territoire organique qui évolue en permanence malgré nos efforts pour le canaliser. Pour nous, la crue est synonyme de dégât, d’accident, de perte, de lutte, de souffrance. Pour le cormoran, elle est une promesse de sécurité.
Son bec pivote à gauche, à droite. Le cormoran s’élance à nouveau sur sa piste de danse.
Ce récit est une invitation à questionner notre rapport géographique et moral avec le Vivant. J'ai mis en scène un personnage dont l'existence seule peut suffire à nous rappeler que les écosystèmes continueront d'évoluer malgré les limites que pose l'humain. L'histoire est fondée sur un constat : notre émerveillement du Vivant, né de notre déconnection de la nature, menace notre évolution. Le cormoran ne devrait pas faire l'objet d'un spectacle mais devrait faire partie intégrante de notre quotidien. Nous devons développer notre éthique animale pour éveiller en nous une bienveillance indispensable à notre survie. Car ce n'est qu'en vivant en symbiose avec les autres espèces que nous pourrons sauver notre avenir.
Je marche sur les quais. J'observe la Seine en crue, la transformation de ses paysages que je connais si bien. J'imagine les dégâts à venir avec tristesse. Soudain, j'aperçois un cormoran et décide de m'asseoir à une dizaine de mètres de lui pour pouvoir l'observer sans envahir son espace. Je commence à écrire. Pour lui. Pour les personnes qui l'observent avec moi. Tout simplement parce que cette rencontre éphémère me touche. Elle me rappelle que le Vivant sera toujours là. J'écris comme je pense. À la manière des allées et venues du cormoran dans le récit, j'ai choisi de le faire intervenir ponctuellement dans le texte. Son omniprésence alimente mon questionnement sur la définition du territoire et notre rapport au Vivant.
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