Le Jamuna

Ninouk Barriere

Texte

Poverty
CLIMAT

L'oeuvre

Je plongeai mes mains dans les eaux marécageuses du Jamuna et tirai avec force une dizaine de tiges de riz. J’essuyai la sueur sur mon front. L’air, chaud et humide, était étouffant. En plein juin, durant les moussons, c’était un climat courant. Elles avaient tardé cette année.

Tandis que je rassemblais ce que j’avais amassé, une pluie fine se mit à tomber. Je scrutais le ciel. D’immenses nuages gris l’obstruaient, ne laissant passer qu’une petite partie de la lumière de l’après-midi.

Je me dirigeais vers la berge, tachant de ne pas mouiller le bas de la robe. Je m’engageais sur le petit chemin de terre, tracé par le temps, pour rejoindre l’autre côté du char, là où j’habitais.

Les feuilles des arbres bruissaient, se mouvant avec le vent. Le sol sec commençait à se gorger d’eau, la terre limoneuse devenant brune. Alors que j’approchais de la maison, un petit espace entouré par la tôle, la pluie devint diluvienne.

Devant, mon père était en pleine conversation avec ma mère. Je n’entendais pas ce qu’ils disaient mais je voyais, à l’air grave de mon père, que la conversation était sérieuse.

- Que se passe-t-il ? demandai-je face à sa mine soucieuse.
- Une partie de la berge s’est effondrée, tout à l’heure, quand nous péchions, Atik et moi. Je crains que ne devions bientôt partir Ishika, répondit-il avec tristesse.

L’érosion était un vrai fléau pour nous. Mais, je savais, comme nous tous, que les chars étaient éphémères. J’avais déjà déménagé deux fois dans ma vie. Nos maisons étaient déplacées ou abandonnées, nos bêtes et nos quelques biens étaient emportés, et nous, nous reconstruisions notre vie sur une autre ile.

Les hamacs étaient attachés, en prévision des inondations qu’apportaient les moussons, la fonte des glaciers de l’Himalaya rendant le Jamuna encore plus imprévisible.

Mon petit frère, Jovan, jouait calmement sur le sol. Pres de lui l’eau commençait déjà à s’infiltrer. Je le rejoignis et m’assis en tailleur à ses côtés.

A mesure que le temps passait, l’eau montait, atteignant presque mes genoux. Je scrutais l’extérieur, essayant de déterminer les dégâts. Mon père se leva.

- Venez, nous devrions nous enfoncer dans le char. L’eau ne sera peut-être pas si haute, dit-il mais son ton confiant sonnait faux.

Je le suivis, à la hâte.

Dehors, je regardais autour de moi, sous le choc. Des torrents d’eau boueuse s’écoulaient autour de nous, emportant des débits de bois, de tôles, et quelque objets désormais inutilisables. De minutes en minutes l’eau continuait de monter. Mes jambes étaient presque entièrement sous l’eau.

Ma mère sortit à son tour, portant à moitié mon frère qui peinait à avancer. Je réalisai en même temps que mon père que le centre du char ne nous apporterait pas de refuge.

- Nous devons prendre de radeau à l’arrière de la maison, dit mon père, l’urgence dans sa voix.

Soudain, Jovan trébucha. Ma mère ne put le rattraper. Il fut immédiatement emporté plus loin, dans les eaux troubles du fleuve.

- Jovan ! hurlai-je en proie à l’horreur et à la panique.

Je vis une tête brune émerger avec difficulté, luttant contre le courant qui l’attirait inlassablement vers le fond. Mon père nagea pour le rattraper et tenta de revenir vers nous tandis que Jovan se débattait dans ses bras.

Prise d’un regain de courage, je me dirigeai vers le radeau qui commençait à dériver. Je l’accrochai comme je le pus et montai avec ma mère. Nous tendîmes les bras à mon père qui nous passa Jovan avant de se hisser à bout de force sur le radeau.

Je me cramponnais à mon frère. Autour de nous je voyais les gens que je côtoyais tous les jours entassés sur des bateaux de pêche ou sur des radeaux de fortune, semblable au nôtre. La plupart d’entre nous trouvera un autre char, certains iront travailler plus loin sur le continent. Mais, d’autres choisiront sans doute de rejoindre Dacca pour trouver du travail, loin des humeurs changeantes du Jamuna.

Je regardai une dernière fois dernière moi. Dans l’obscurité claire du crépuscule, on ne distinguait plus que les cheminées, dépassant de l’eau sombre du Jamuna.


Le message

A travers cette œuvre, je voudrais faire prendre conscience au gens que le rechaussement climatique à un réel impact. Si nous n’en subissons pas encore pleinement les conséquences, ce n’est pas le cas de toutes les populations dans le monde. Le Bengladesh est en première ligne et ses habitants, particulièrement ceux du delta qui est alimenté par le Gange et le Brahmapoutre (le Jamuna). Ces populations sont les plus exposées et doivent sans cesse déménager pour s’enfoncer plus loin dans la terre. Les habitants des chars, qui sont des ilots fertiles formés par les fleuves, sont souvent les plus pauvres et subissent les crues et les inondations qui deviennent, avec le réchauffement climatique, de plus en plus violentes et imprévisibles. Je voudrais que les gens comprennent que ces population, vivent isolés, n’ont pas accès aux services, pas ou peu à l’éducation et sont sujet à la pauvreté. Je voudrais qu'ils comprennent ce qui arrivera si nous n'agissons pas.


Le processus créatif

Quand j’ai entendu parler d’un fleuve qui modifier la frontière entre l’inde et le Bengladesh, j’ai tout de suite su que ce serait le sujet d’un écrit. J’ai alors cherché le mode de vie des populations et j’ai fini par entendre parler des chars. Je n’en avais jamais entendu parler avant. Le mode de vie de ces populations m’a touché, particulièrement ceux qui vivent dans le Jamuna, et j’ai voulu leur rendre hommage dans cette nouvelle. J’ai fait de nombreuses recherches pour essayer de représenter la réalité. J’ai ensuite écrit cette nouvelle pendant plusieurs heures, l’ai améliorée et corrigée jusqu’à obtenir le résultat que je souhaitais.