Le bus est un peu en retard. Il s’arrête et je monte dedans. Le conducteur répond à mon bonjour et j’entends à sa voix qu’il est content que quelqu’un pense à le saluer de temps en temps. Je m’assois à ma place habituelle et je laisse mon esprit vagabonder. Nous traversons le centre-ville et j’aperçois des murs tagués, avec autant d’insultes que de message de paix. Je regarde les parents pousser les poussettes, les enfants glisser sur le toboggan, les commerçants interpeller les passants, les adolescents assis sur les bancs… Je vois aussi le vieil homme qui mendie devant le supermarché, et les gens qui passent devant lui… « La vie est dure pour tout le monde vous savez ». Alors, comme eux, je détourne le regard. Je cherche je ne sais quoi sur mon téléphone, puis concentre ma vision sur la route. Un panneau indique la fin de l’agglomération, et, d’un coup, mon horizon n’est plus arrêté par des bâtiments gris. Des champs à perte de vue, et des arbres en taches d’aquarelle sont tout ce à quoi peut songer mon esprit désormais. Fini le rappel de la guerre, de la misère, du temps qui passe, de la vie qui s’écoule. La quiétude de cet environnement inconnu de la ville ne peut qu’apaiser mon cœur. Et pourtant, derrière ce beau paysage, je sais que se cachent aussi les problèmes, des agriculteurs paniqués, des arbres qui pourrissent et qui tombent, des animaux coincés dans des fossés. Finalement, verrais-je le mal partout ? Même allongée sur le sable je songerai aux coraux dévitalisés, aux poissons surexploités, aux raz-de-marée. Même dans mon lit je penserai à tous ces gens qui ne peuvent pas dormir, à cause de bruit des bombes, à cause du bruit des claques, à cause de l’écho de leurs pensées qui résonne, résonne, résonne... Et pourtant il faut continuer de vivre. Il faut continuer d’emmener ses enfants au parc, de vendre des pommes aux passants, de zoner avec ses potes, de prendre le bus pour voir le monde à travers la vitre... Un territoire n’est pas un territoire s’il n’y a pas de vie. Vivre c’est grandir, c’est comprendre, c’est essayer, c’est échouer, c’est aimer... Un court instant, alors qu’un éclat de soleil traverse l’habitacle du bus, je fixe mon reflet sur la vitre. Non, je ne peux pas me laisser abattre. Je rêve d’un monde... Un monde où les passants relèveraient le mendiant assis par terre pour l’emmener manger. Un monde où les agriculteurs ne seraient plus inquiets, un monde où la biodiversité pourrait vivre en paix. Un monde, où les seules guerres seraient des guerres d’amour, et les seuls morts, des morts de rire... Non, je ne peux pas me laisser abattre... Vivre c’est entrevoir un meilleur futur à travers les portes fermées des malheurs du présent. Et rien que pour ça, ça vaut le coup non ? Je dis au revoir au conducteur, descends enfin du bus, et je respire un bon coup. Cet endroit, ce territoire-là, c’est à nous de le changer. Et la vie continuera.
À travers cette œuvre, j'ai voulu exprimer ce sentiment de désillusion que les jeunes générations peuvent ressentir face aux difficultés qui les attendent, aux défis qui se dressent et semblent souvent insurmontables, tout en cherchant à (me) rassurer : tout n'est pas perdu. Si on change ensemble, notre mode de vie, notre façon de voir les choses, comment ne pourrait-on pas bâtir un territoire meilleur pour tous et empli de vie ? Un territoire est un espace approprié et organisé par une société. Agissons en tant que société, et construisons un monde plus heureux. Ainsi, j'espère que cette réflexion introspective trouvera son écho. Rêvons d'un monde meilleur, ensemble.
J'adore prendre le bus. J'ai l'impression d'être comme dans une bulle en dehors du temps en regardant le paysage défiler, et cela m'a ainsi semblé être l'endroit parfait pour dépeindre une introspection. J'ai également cherché à introduire avec le bus la notion de mouvement dans le territoire, qui permet par la même occasion de décrire dans quel état il se trouve actuellement. Puis intervient la notion de rêve : certes je n'aime pas le monde dans lequel je suis, mais j'aime être dans ce monde malgré tout, alors créons quelque chose ensemble. Avec les nombreuses répétitions, j'ai cherché à faire en sorte que l'on puisse presque toucher ce rêve du doigt, que l'on puisse vraiment le matérialiser, le visualiser et en avoir conscience. Le fait de commencer le texte et de le finir sur une action similaire (monter puis descendre du bus) rappelle aussi le caractère unique de notre territoire : nous n'avons qu'une planète après tout.
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