Terre de souvenirs

Aurore Silvestre

Texte

PHEALTHoverty
INEQUALITY
CITIES
EARTH_LIFE

L'oeuvre

À la campagne, l’avenir ne s’imagine pas vraiment. Il est déjà écrit. Reprendre le travail de son père. La ferme. La terre. L’héritage. Dans ma famille maternelle, la terre se transmettait de père en fils. Elle se cultivait de génération en génération, dans un cycle sans fin. Et puis, ça s’est arrêté. Les enfants sont partis habiter ailleurs. Le cycle s’est enrayé. C’était la fin d’un héritage. Pour ma grand-mère, c’était un vrai deuil. Une histoire, un livre qui se ferme définitivement et dont plus personne ne se souviendra. La fin, douloureuse, de son monde. Mais cette fin était aussi une liberté retrouvée. La liberté de ne pas hériter d’un destin déjà tracé, de choisir son chemin.
Cette terre, emplie d’histoires et de destins, ne se transmet plus. Elle se transforme, parfois dans la perte, elle s’abandonne. J’ai quitté cette terre et la violence qui y était infusée. Une terre de silence, engrais de la violence qui frappe le corps des enfants, des femmes, de ceux qui sont et aiment autrement. Dans les ruelles des villages sans nom, dans l’odeur de la terre labourée, dans la froideur des maisons de pierre, bien des enfances se sont brisées, bien des existences ont été silenciées. Puis il y a eu la ville : les premiers pas en lycée général, les transports, l’anonymat. La ville enferme les corps dans des espaces réduits, des appartements étroits — clapiers humains — mais elle m’a libérée. Elle m’a libérée du joug de leurs regards. J’ai pu choisir qui j’étais, qui j’aimais. Mais la violence était aussi là, sous une forme plus insidieuse : l’indifférence, l’anonymat, la solitude. La campagne m’a offert la liberté de rêver et la ville, celle de vivre. Aujourd’hui, je vis en ville. Je vis, mais je suis déconnectée de ce monde qui m’a vue grandir : les saisons au rythme des récoltes, le lien avec les animaux, les sensations d’une nature que l’on touche et qui nous touche, les plaines avec pour seules frontières l’horizon. Il y a désormais une frontière de plus, celle qui me sépare de cette terre d’enfance et de souvenirs. Je me souviens de l’odeur de la terre humide.
Je me souviens des courses avec les enfants du village, dans les rues puis dans les champs, jusqu’à en perdre notre souffle. Je me souviens des parties de cache-cache dans les champs de colza. Le pollen jaune tachait nos vêtements, nos cheveux, notre peau. Des brins de soleil collés à nos corps, des petites tâches de bonheur. On rentrait marqués par la lumière. On était libres et on était cruels. On lançait des cailloux sur les lézards. On courait après les bourdons. On voulait saisir les lapins, les souris. Comme si, enfants, on cherchait à tout posséder : le vivant, le mouvement, ce qui nous échappe. Alors que c’est cette terre qui nous possédait. On voulait échapper à tout, au temps qui passe, aux adultes qui n’étaient pas marrants. On voulait grandir, mais pas trop quand même, que la vie reste un jeu. On n’avait pas peur de la mort, juste de devenir comme les adultes. Avec les enfants du village, on avait construit un petit cimetière sur le bout du trottoir. Un cimetière minuscule pour les animaux morts que l’on trouvait : les souris, les rats, les lézards. On creusait la terre à mains nues, les ongles noirs de boue. On formait des croix de brindilles et on déposait, avec un sérieux absolu, des pâquerettes sur ces tombes de fortune. Pour nous, même le plus petit être méritait un rituel. On savait déjà quelque chose : que le vivant n’est pas hiérarchisable, que rien n’est trop petit pour compter. La terre était là, dans nos gestes maladroits. Dans la boue sous nos ongles. Dans le jaune du colza sur notre peau. C’était une terre vivante parce qu’on la touchait, parce qu’elle nous donnait et nous reprenait.
Je revois ma sœur courir dans les champs de colza. Je la vois nourrir les poules avant l’école, confier ses peines aux animaux qu’elle aimait tant. Elle n’existe plus que dans cette terre, et dans ce qu’elle a semé en nous.
J’ai quitté cette terre, terre d’enfance et de souffrance, mais elle est en moi maintenant. Elle fait fleurir les fleurs de ma sœur.


Le message

À travers cette œuvre, je souhaite montrer que les territoires ruraux ne sont pas des espaces figés ou vides, mais des territoires profondément vivants, traversés par des mémoires, des corps et des existences souvent invisibilisées. En racontant une terre d’enfance marquée à la fois par la liberté, la violence et la rupture de la transmission, je cherche à interroger les inégalités territoriales et le sentiment d’abandon qui les accompagne. Ce texte affirme que le vivant (humain, animal, végétal) ne peut être hiérarchisé, et que même les vies les plus petites comptent. Il questionne aussi la manière dont notre société relègue enfants et animaux à des existences considérées comme secondaires, moins audibles, moins légitimes. Dire ces territoires, c’est refuser leur effacement et rappeler qu’ils continuent de vivre à travers celles et ceux qui les ont habités.


Le processus créatif

Cette œuvre est née d’un travail de mémoire et de réminiscence sensorielle. J’ai écrit à partir de souvenirs précis de mon enfance en milieu rural, en laissant revenir les images, les odeurs, les gestes et les sensations liés à la terre, aux animaux et aux jeux d’enfants. L’écriture s’est construite par fragments, en allers-retours entre le passé et le présent, afin de faire dialoguer l’expérience intime avec une réflexion plus large sur le territoire, la transmission et le vivant. J’ai cherché une langue incarnée, parfois brute, qui restitue la complexité de ces souvenirs entre liberté, violence et attachement et qui fasse du territoire un espace vécu, sensible et profondément vivant.