Des mazouteuses, des nomades et un oiseau sacré

Loïc Rosnarho

Texte

WORK
INDUSTRY
CITIES
CONSUMPTION
CLIMAT

L'oeuvre

— Merde c’est quoi encore ça ? On se tape déjà du trente à l'heure à cause de l’état de la route et maintenant y'a des mecs full tatoués qui campent devant.
— Qu’est-ce qu’il veut lui à courir vers nous en agitant les bras ?
Au talkie : — Citerne 2, citerne 3, on s’arrête pour discuter avec les nomades.
— Citerne 1 c’est noté, vous pensez qu'on va pouvoir passer ?
Les mazouteuses descendent de leurs camions en plein milieu de l’A11. Si elles ont déjà du retard à cause de l’état de la route, il aurait de toute manière fallu s’arrêter rapidement avec la lumière baissant et le risque de percuter des animaux en conduisant de nuit. Avec les citernes, on limite au maximum les risques. Le chemin de fer entre Angers et Le Mans était endommagé depuis la dernière crue de la Sarthe. Il avait fallu prévoir un convoi de camions-citernes depuis la raffinerie de pétrole de Donges pour alimenter Le Mans en gasoil pour ses besoins d’urgence. La tribu de nomades les avait arrêtées de force après une vision que l’un d’entre eux aurait eu en rêve : il allait arriver malheur au convoi si les âmes des trois grenouilles écrasées sur la route n’étaient pas apaisées avec une offrande et un rituel.
— Il faut faire un feu
— Un feu ?
— Oui. Que vous allumerez et alimenterez avec votre cargaison.
— Bon.
— Et il faut remplir ce bidon pour qu’on puisse jouer la musique qui apaisera leur âme.
— Mais vous avez pas des instruments acoustiques ?
— Si mais… mais ça suffira pas.
— Ok bon, si on arrive avec 50 ou 60 litres de moins ça sera pas dramatique.
Elles s’affairaient donc à préparer leur campement pour la nuit au milieu de celui des nomades et à ramasser du bois mort dans les alentours. Sauf l'un des mazouteuses, qui s’était brouillé avec le groupe et qui balançait des cailloux dans la rivière canalisée au-dessus de laquelle l’autoroute passait. Il était contre cette offrande, au Mans ce plein pouvait sauver des vies, c’était stupide de s’en servir ainsi. Les autres l’avaient envoyé bouler, ce n’était pas grand chose par rapport aux mètres cubes qu’ils transportaient, et si ça pouvait leur permettre de se marrer avec les nomades ça valait le coup. Alors il jetait des cailloux dans l’affluent de la Sarthe, et vit s’envoler un sombre oiseau. Curieux, il le suivit du regard. L’oiseau allait en direction du campement, il le perdit de vue derrière un arbre mais marcha dans sa direction. En arrivant à proximité de la fête il vit le haut des flammes dépasser des haies qui lui barraient encore le chemin. Il entendait de la musique forte, violente, qu’il n’avait jamais entendu en vrai mais dont on lui avait déjà parlé : la techno se transmettait dans des rassemblements secrets via des clés USB et des réseaux internet locaux, ces nomades faisaient partie des initiés. À côté des enceintes tournait un petit groupe éléctrogène — Ah les bâtards ! C’est pour ça qu’ils voulaient notre gasoil ! Ses amies mazouteuses dansaient avec les nomades autour du feu, tout le monde avait l’air ivre.
En levant la tête, il aperçut l’oiseau qu’il avait vu s’envoler dans la nuit, il tournoyait au-dessus du feu. Un des nomades, le voyant la tête levée, repéra l’oiseau à son tour et cria, alertant ses amis : — Silence ! Silence ! L’Ibis veut nous parler ! Il courut vers le générateur et enfonça le bouton coup de poing. Tout se coupa. L’Ibis se posa sur le toit de la cabine d’un des camions-citernes, tout le monde se rassembla devant lui et attendit. Le mazouteux contrarié retrouva une de ses amies et lui chuchota :
– C’est du bullshit leur histoire de sacrifice, ils voulaient juste faire tourner leur générateur pour faire une soirée techno !
— Les nomades descendent à Chambord pour un rassemblement géant… C’est pas du bullshit c’est juste les deux en même temps… rituel et techno. Mais tais-toi on attend que l’Ibis parle. Elle est belle posée sur notre camion comme ça.
— Tu sais d’où ils viennent ?
— D’un peu partout en Bretagne, j’ai parlé avec un type de Plougoumelen, ou Plougouvelen ? Oh regarde, elle ouvre ses ailes !


Le message

Je souhaite revendiquer les grandes industries comme un enjeu écologique majeur. Non pas comme des infrastructures a faire disparaître, ce qui est impossible à plusieurs titres, mais comme des paysages à s'approprier, dans une démarche eco-marxiste. Avec cette nouvelle, j'imagine un monde où cohabitent différentes manières d'être vivant entre humains et avec les Autres. Des nomades rencontrent des mazouteuses et se rassemblent pour écouter l'Ibis, grand oiseau sacré du Nil qui s'est installé aujourd'hui dans les zones humides de basse Bretagne. Ce texte invite à penser les infrastructures industrielles dans le monde de demain et à embrasser une forme de complexité : nous pouvons assumer que nous aurons encore des besoins en gasoil pour certains usages d'urgence dans certaines villes.
Ayant grandi dans un territoire industriel, je souhaite aussi revendiquer mon attachement à ces savoirs-faire et à ces infrastructures qui sont devenues constitutives de territoires.


Le processus créatif

Je suis inspiré par le travail d'auteurices de science-fiction: Alain Damasio, Becky Chambers, Elio Possoz ou Ursula K. Le Guin.
Le travail d'Alessandro Pignocchi m'a particulièrement inspiré pour cette nouvelle, ces BD et ces discussions avec Philippe Descola permettent de voir large et long !
Je suis ravi d'avoir écrit cette nouvelle dans le cadre du concours, la limite de caractère est courte et j'ai déjà envie d'aller plus loin: dans l'histoire que l'Ibis va raconter, dans le futur de la raffinerie de Donges d'où viennent les mazouteuses.
Ça fait un moment que je souhaite écrire à propos de la façon dont on invisibilise les ouvriers dans les luttes écolo, le travail de Paul Guilbert est particulièrement rafraîchissant pour moi à ce sujet, et avec cette nouvelle je suis ravi d'avoir pu mettre à contribution les connaissances acquises par ma curiosité sur les territoires dans lesquels j'ai grandi.