20 mars 2032

Sara Devalet

Texte

PEACE

L'oeuvre

Assis sur le toit, ils parlent du futur. De la vie qu’il mèneront après la guerre. Il veut devenir vétérinaire, elle veut devenir diplomate. Elle veut empêcher une nouvelle guerre de se déclencher, tout comme elle aurait aimé empêcher celle-ci.

Il y a quelques semaines, ils ne se connaissaient pas. Elle essayait d’échapper à la police, après avoir été surprise en train de taguer des messages antifas sur les murs de L’Elysée. Il l’avait attirée dans une rue sombre, alors qu’elle ne savait plus où se cacher. Depuis, ils se retrouvent chaque nuit, pour résister contre le gouvernement d’extrême droite monté au pouvoir en 2027. Il peint la paix, elle fait le guet. Elle dénonce le fascisme de son pays, il monte la garde.

Il lui donne des bombes de peintures pleines et en échange elle lui procure des livres qu’elle sauve du bûcher. Des ouvrages bannis parce qu’ils poussent les gens à réfléchir. C’est sans doute ça qui fait peur au président, la réflexion. Une population érudite est dangereuse pour un gouvernement manipulateur.

Depuis leur perchoir, elle voit des colonnes de fumée s’élever dans le ciel noir. Elle devra faire un saut par-là en rentrant chez elle pour récupérer les livres qui peuvent encore être sauvés.

“Tu penses que ça ira mieux après?”

“Oui” dit-il, “j’ai de l’espoir. C’est pour ça qu’on se bat, pas vrai?”

“Sans doute.”

“Tu n’as pas l’air convaincue.”

“Je pense que la paix est une illusion. C’est impossible que les pays du monde vivent en tous harmonie en même temps. Il y en aura toujours un pour déclencher une guerre, ou que sais-je…”

“Tu es drôlement pessimiste.” remarque-t-il en tirant sur sa cigarette.

“Et toi tu as une vision de la vie trop utopique. Quand bien même il y aurait la paix dans le monde, la planète est fichue.”

“Tu crois?”

Elle hoche la tête. Déjà avant sa naissance, on parlait de réchauffement climatique, de montée des océans et de fonte des glaces.

“On a creusé notre propre tombe” souffle-t-elle. “La planète allait déjà mal avant la guerre. Mais là… les bombardements, les armes nucléaires, les déchets… ça a des conséquences catastrophiques pour l’environnement. Je pense… Je pense que c’est irréparable.”

“Peut-être bien que oui. Mais est-ce que c’est une raison pour arrêter de se battre?”

Elle ne répond pas. Plus tard, quand leurs chemins se séparent pour que chacun rentre chez lui, elle pense encore à ce qu’il a dit. Elle aimerait y croire, vraiment. Mais quand elle regarde autour d’elle, les bâtiments en ruine, les débris laissés par les bombes tombées quelques jours plus tôt et les piles de livres calcinés, elle a du mal à rester optimiste. Elle attrape quelques ouvrages rescapés des flammes et les fourre dans son sac avant de rentrer chez elle.

Elle emprunte un chemin plus long pour éviter de passer devant le commissariat. Tête en l’air, elle ne regarde pas où elle va, et manque d'écraser une jolie fleur. Elle l’évite de justesse et continue son chemin avant de revenir sur ses pas.

La petite fleur a vaillamment poussé dans la poussière, entre deux pavés. Une fleur magnifique. Elle repense à ce qu’il a dit, plus tôt dans la soirée.

"Est-ce que c’est une raison pour arrêter de se battre?"

Si une fleur aussi belle pouvait pousser dans des conditions aussi atroces que la guerre, alors peut-être que tout n’était pas perdu. Peut-être qu’il leur restait une chance de sauver la planète et l’humanité.
Peut-être qu’il restait un espoir pour le monde.

Elle a envie d’y croire.


Le message

Quand je regarde les infos, j'ai peur. Il y a tant de mauvaises nouvelles! La guerre ici, la guerre là-bas. Les génocides. Le réchauffement climatique. La police de l'immigration aux États-Unis. La montée du fascisme en Europe.
Je voulais écrire un texte dans un contexte où une troisième guerre mondiale s'était déclenchée et qu'une jeune fille décidait de résister contre la guerre et contre l'extrême droite au contrôle de son pays.

Je ne pense pas que la lutte pour l'environnement soit indépendante de la lutte pour la paix dans le monde, au contraire: si on s'engage pour l'un, on s'engage pour l'autre. La guerre a des conséquences catastrophiques sur l'environnement, et c'est maintenant que tout se joue.


Le processus créatif

L'action de cette histoire se déroule en 2032, dans six ans. Je m'inspire de mes propres craintes pour le monde de demain.
Le titre, 20 mars 2032, évoque le printemps, pour exprimer l'espoir d'un renouveau et de changement. Un "peut-être" pour se dire que ce n'est pas trop tard pour sauver le monde, c'est-à-dire à la fois la planète et l'humanité.
Les protagonistes ne sont pas nommés, tout simplement parce que je veux que chacun puisse s'identifier à eux, car je crois que tout le monde a le pouvoir de faire changer les choses avec un peu de volonté.